Category Archives: Economie

La stratégie du choc pour casser les lycées, museler la jeunesse et baisser les salaires

Par Philippe Boursier, le 1er février 2018,    Article diffusé par la Fondation Copernic.


Le démantèlement du bac et la disparition des filières au lycée visent à réduire encore les dépenses publiques consacrées à l’Education et à créer de nouveaux marchés tournés vers les familles solvables, du marché du coaching en orientation à celui des formations payantes de l’enseignement supérieur, en passant par celui du prêt étudiant. La cause est entendue : depuis une trentaine d’années les gouvernements libéraux s’attachent avec constance à défaire l’Etat social et à frayer une voie à l’expansion du capital. Mais la vague des contre-réformes qui frappe l’enseignement secondaire et supérieur – largement inspirées par le Medef et par les cercles de réflexion libéraux qui sont à sa main – procède d’une
stratégie du choc qui a une visée plus large et moins immédiatement visible : baisser les salaires dans les entreprises comme dans les administrations et assujettir plus encore la force de travail à la volonté de ceux et celles qui en extraient du profit.

Il s’agit d’abord de baisser les salaires concédés aux enseignant.e.s des lycées. La semestrialisation de l’emploi du temps des élèves et l’annualisation des services programmés par le rapport Mathiot, allongent le temps de travail effectif des professeur.e.s sur l’année – tout en réduisant le nombre d’heures supplémentaires comptabilisées – entraînant ainsi une baisse des salaires horaires réellement perçus. Dans le même temps, la contraction des horaires des disciplines enseignées, a pour effet d’augmenter le nombre de groupes, et donc d’élèves, suivis par chaque enseignant.e et d’alourdir les tâches qui doivent être accomplies et la charge mentale qu’elles génèrent. lyceéns

La baisse des salaires des enseignant.e.s est également induite par l’effondrement des postes aux concours – la baisse est de 35 % pour les postes aux concours externes 2018 du second degré ! – et par le recours aux salarié.e.s précaires qui s’ensuivra. Pour tenir son engagement de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires sur le quinquennat « l’exécutif souhaite étendre «largement» dans la fonction publique le recours aux contractuels ne bénéficiant pas de l’emploi à vie, et développer davantage la rémunération au «mérite». »   Réduire le nombre de titulaires dans l’éducation participe donc bien d’une vaste offensive contre l’emploi stable – et le plus souvent l’emploi stable des femmes –  visant à défaire le statut de fonctionnaire et à détériorer le rapport de forces entre les salarié.e.s stables et le patronat.

Dans le même temps, la fermeture de l’accès à l’université déstabilise aussi les étudiant.e.s  d’origine populaire qui occupent des emplois précaires pour financer leurs études. En les privant des protections que procure le statut d’étudiant, on réduit leurs marges de jeu dans la négociation pour mieux les contraindre à accepter des conditions d’embauche et de rémunération toujours plus dégradées.  Les projets de réforme qui se dessinent du côté des lycées professionnels procèdent d’ailleurs également d’une même volonté de domestiquer la jeunesse des classes populaires puisque le gouvernement prévoit simultanément d’étendre la précarité en encourageant l’apprentissage et d’assujettir les filières au bassin d’emploi, c’est-à-dire aux intérêts immédiats du patronat.

Mais la casse du lycée, le démantèlement du bac et la sélection à l’entrée de l’université auraient aussi des effets de pression à la baisse sur l’ensemble des salaires des travailleurs et des travailleuses pour d’autres raisons.  Le niveau des salaires dans le secteur privé comme dans le secteur public, est en partie lié aux qualifications reconnues qui, jusqu’à présent, sont elles-mêmes adossées aux diplômes. S’attaquer au bac c’est remettre en question le principe des diplômes nationaux construits comme des points d’appui collectifs dans la définition des grilles des salaires et faire glisser la négociation salariale à un niveau de plus en plus local et individuel et donc de plus en plus défavorable aux salarié.e.s. Il y a bien longtemps que le patronat rêve de faire éclater la grille des salaires codifiée par les conventions collectives en remplaçant les diplômes certifiés par l’institution scolaire par des compétences validées – à la baisse – par le monde de l’entreprise.

Enfin, l’éviction d’une partie de la jeunesse – et en particulier de ses bachelier.e.s d’origine populaire – de l’université a aussi un arrière-plan politique et stratégique. Les années d’université participent à la construction critique des personnes et sont fréquemment des moments de socialisation à l’action collective. Le monde étudiant, notamment celui qui a des origines sociales dominées, a eu souvent un rôle décisif dans les grandes batailles engagées par les salarié.e.s et leurs organisations syndicales : contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006, contre la casse du système des retraites en 2003 et en 2010, et plus récemment contre la déréglementation du droit du travail. La sélection à l’entrée de l’université poursuit aussi l’objectif inavoué de défaire les pôles de résistance du monde étudiant qui, dans un contexte de massification scolaire et de déclassement d’une partie des diplômé.e.s, sont toujours susceptibles de catalyser les puissantes mobilisations de la jeunesse scolarisée.

Les attaques contre les lycées et l’accès au supérieur font système et participent très clairement des mesures libérales-autoritaires qui frappent les salarié.e.s, de la facilitation des licenciements aux projets punitifs contre les chômeur.euse.s.  À cette stratégie du choc qui espère créer un état de sidération et neutraliser les résistances, nous devons opposer la volonté collective d’assumer pleinement l’affrontement qui vient en fédérant autour d’un intérêt commun salarié.e.s de l’enseignement public secondaire et supérieur, lycéen.ne.s, étudiant.e.s et parents d’élèves. Et puisque l’offensive est conduite conjointement contre le service public d’éducation et contre les salarié.e.s, ce vaste mouvement unitaire doit sceller une alliance durable entre les mobilisations du monde de l’école et celles du monde du travail.

Publicités

Un prix Goncourt qui lève le voile sur la complicité entre les capitalistes et Hitler. Le passé? Pas seulement… Bravo!

Nous reprenons ici le bel article publié par le site « La Faute à Diderot »
La cordée des 24
Philippe Pivion a lu « L’ordre du jour » d’Éric Vuillard, prix Goncourt

Un livre épatant ! Ce n’est pas parce qu’il est reconnu par l’académie Goncourt que j’écris cela, peu me chaut (du verbe chaloir) – je m’en fous en langage populaire – mais parce que le fond et la forme du travail de Vuillard sont importants, voire imposants.

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur cet ouvrage, je m’en tiendrai donc à mon approche personnelle.

C’est le récit historique de l’Anschluss et des engagements financiers qui permirent à Hitler et sa clique de s’emparer du pouvoir. A trop lire les livres véhiculant une histoire aseptisée du 20ème siècle, on pourrait croire qu’un peuple aveugle et imbécile ait porté sur les marches du pouvoir absolu un fou et ses sbires.

Il n’en est rien et Vuillard le démontre avec brio.

C’est une collusion entre les barons de l’industrie et de la finance et les nazis qui permit leur triomphe. L’asservissement des ouvriers, l’anéantissement des syndicats, la mise à bas de la démocrassouille, la fin du parlementarisme, l’interdiction du Parti Communiste puis de tous les opposants, la liberté absolue d’exploitation ne pouvaient que brosser dans le sens du poil les Krupp, Thyssen et 22 autres dont les noms sont peu évocateurs, sauf quand on annonce qu’ils représentent, outre Krupp et Thyssen, BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken notamment. Et c’est ce grand capital, appelons un chat un chat, qui financera les délires nationaux racistes d’Hitler. Le décor est campé. Reste aux personnages de jouer leur partition.

Vuillard se concentre sur l’Anschluss, et de quelle manière ! S’appuyant sur une recherche imposante, il décortique les pleutreries d’un dictateur au petit pied, Schuschnigg, chancelier d’Autriche. Il passe à la loupe l’armée d’opérette de la nouvelle Wehrmacht, – oubliant au passage que ses mésaventures autrichiennes sont une répétition et que tous les correctifs seront apportés dans les meilleurs délais. Ainsi il n’y aura plus jamais de panne gigantesque dès l’invasion de la Tchécoslovaquie 6 mois plus tard sans aller au-delà – il scrute les errances – ne sont-elles que des errances ? – de Chamberlain et de Lord Halifax. Il démontre le caractère retors de Ribbentrop sous un habit de tennisman. Et il nous conduit dans des pages hallucinées vers le gouffre de l’Histoire.

Un court, très court passage nous renvoie à la responsabilité de la France. Malgré un ambassadeur lucide et pugnace, Gabriel Puaux, la France est aux abonnés absents.

b_1_q_0_p_0

Pire pour éviter de se positionner, le gouvernement démissionne le 10 mars au prétexte de ne pas obtenir les pleins pouvoirs financiers… laissant les mains libres à Hitler pour son invasion. Il dira d’ailleurs qu’il ne pouvait remettre cette annexion : « après il sera trop tard ». Oui, tous les dirigeants calfeutrés dans leur bassesse glacée peuvent dire la même chose. Personne n’agit alors qu’il était encore temps de le faire !

Éric Vuillard nous sert une écriture comme je les aime. Une pâte, une force du verbe, une densité de l’écrit qui nous ravit. Les mots sont recherchés, les phrases sont burinées, le rythme est faussement léger. Cela m’a fait penser à Jean Echenoz avec son « 14 ». De la belle ouvrage ! Son texte est hyperbolique, commencé par le soleil, le cœur, et l’absence de chant d’oiseaux il se termine par le pourboire ravalé aux miettes pour, justement, les oiseaux. C’est une grâce. Dirons-nous que Vuillard est un drôle de zoziau, certes non, mais son texte est une audace.

Et puis, mine de rien, traitant de mécanismes vieux de 80 ans, il démontre leur actualité tragique : « Ne croyons pas que tout cela appartienne à un lointain passé. Ce ne sont pas (les 24 barons d’industrie et de la finance du début du livre) des monstres antédiluviens, créatures piteusement disparues dans les années cinquante, sous la misère peinte par Rossellini, emportées dans les ruines de Berlin. Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses. »

Ce ne sont pas les révélations des Paradise Papers qui nous feront dire le contraire. Un député criait : « révélations, indignation…, exonération ». Ce n’est pas ce à quoi nous invite Vuillard, il raconte l’Histoire afin de guérir ses bégaiements et c’est salutaire.

Bon après ces éloges, un regret : la Ministre de la Culture, Françoise Nyssen a immédiatement félicité l’auteur pour le prix qui venait de lui être décerné. Normal. Mais, celle-ci est justement actionnaire à 95% des éditions Actes Sud… Ce serait chouette si elle faisait un don aux œuvres…

Ah ! je pense que ce livre édité en mai 2017 a été lu par Macron, oui, le président. Vuillard parlant des 24 barons écrit : « J’ignore qui était le premier de cordée, et peu importe au fond… ». Nous ne lui jetterons pas la pierre !

L’ordre du jour d’Éric Vuillard, éditions Actes Sud.

Philippe Pivion est l’auteur, notamment du roman Le livre des trahisons, paru aux éditions Cherche midi, qui aborde la même période.

Etre raisonnable, rationnel, c’est être radical.

Vous trouverez ci dessous l‘article de Pierre Rimbert paru dans Le Monde Diplomatique de Mai 2106.

« La trace d’un rêve n’est pas moins réelle que celle d’un pas »

Contester sans modération

En France, l’opposition à la réforme du code du travail et l’occupation des places par le mouvement Nuit debout ont convergé dans le refus d’une vision étriquée de la politique : évanouissement des espérances collectives dans le trou noir électoral, aménagement à la marge de l’ordre social. Assiste-t-on à la fin d’un cycle marqué par des revendications toujours plus limitées et jamais satisfaites ?

JPEG - 567.1 ko
Poids de quartz et balance en cuivre, Mohenjo-Daro (Pakistan), 2300-1500 av. J.-C.
Bridgeman Images

Demander peu et attendre beaucoup : dix-huit ans après la création de l’association Action pour une taxe Tobin d’aide aux citoyens (Attac), en juin 1998, le prélèvement de 0,01 % à 0,1 % sur les transactions financières inspiré par l’économiste James Tobin pour « jeter du sable dans les rouages » des marchés tarde à voir le jour (lire « En attendant la taxe Tobin »). La forme édulcorée que négocient sans enthousiasme les cénacles européens rapporterait une fraction du montant (plus de 100 milliards d’euros) initialement escompté.

Mais, au fait, pourquoi avoir placé la barre si bas ? Pourquoi avoir tant bataillé pour l’introduction d’une si légère friction dans la mécanique spéculative ? Le confort du regard rétrospectif et les enseignements de la grande crise de 2008 suggèrent que l’interdiction pure et simple de certains mouvements de capitaux parasitaires se justifiait tout autant.

Cette prudence revendicative reflète l’état d’esprit d’une époque où le crédit d’une organisation militante auprès d’un public urbain et cultivé se mesurait à sa modération. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la fin de la guerre froide et la proclamation par les néoconservateurs américains de la « fin de l’histoire », toute opposition frontale au capitalisme de marché se trouvait frappée d’illégitimité, non seulement aux yeux de la classe dirigeante, mais aussi auprès des classes moyennes désormais placées au centre du jeu politique. Pour convaincre, pensait-on, il fallait se montrer « raisonnable ».

Certes, la fameuse taxe infradécimale — 0,1 % — présente dans son inaboutissement même une vertu pédagogique incontestable : si l’ordre économique s’obstine à refuser un aménagement aussi modique, c’est qu’il est irréformable — et donc à révolutionner. Mais pour provoquer cet effet de révélation, il fallait jouer le jeu et se placer sur le terrain de l’adversaire, celui de la « raison économique ». L’idée d’un ordre à contester avec modération s’imposait en France avec d’autant plus d’évidence que l’initiative politique avait changé de camp. Depuis le tournant libéral du gouvernement de Pierre Mauroy, en mars 1983, non seulement la gauche a cessé d’avancer des propositions susceptibles de « changer la vie », mais les dirigeants politiques de toutes obédiences font pleuvoir sur le salariat une grêle de restructurations industrielles, de contre-réformes sociales, de mesures d’austérité budgétaire. En l’espace de quelques années, le rapport à l’avenir bascule.

La révolte des sidérurgistes de Longwy contre les fermetures d’usines en 1978-1979 traçait, par son inventivité, l’épure d’une contre-société (1). Celle tout aussi massive des ouvriers du fer en 1984 ne caresse plus le rêve de transformation sociale. L’heure des combats défensifs a sonné, au début des années 1980 en France comme en Allemagne après la mise au pas de l’opposition extraparlementaire, en 1985 au Royaume-Uni après l’échec de la grande grève des mineurs. Il s’agit dès lors de rendre la vie un peu moins dure, de se retrancher pour atténuer le rythme et l’impact des déréglementations, des privatisations, des accords commerciaux, de la corrosion du droit du travail. Indispensable préalable, la sauvegarde des conquêtes sociales dicte son urgence et s’impose peu à peu comme l’horizon indépassable des luttes.

Définir ce que l’on désire vraiment

En 1995, à la veille de l’élection présidentielle, même les partis qui s’étaient réclamés du communisme se résignent à ne plus mettre en avant que des revendications comme l’interdiction des licenciements, l’augmentation du salaire minimum et la baisse du temps de travail dans un cadre salarial inchangé. Emmené par la Confédération générale du travail (CGT) et Solidaires, le mouvement victorieux de novembre-décembre 1995 contre la réforme de la Sécurité sociale conduite par M. Alain Juppé souleva un temps l’hypothèse d’un passage de relais d’une gauche politique exsangue à une gauche syndicale revigorée. La suite fut plutôt marquée par l’essor de l’altermondialisme.

L’approche internationale de ce mouvement, son calendrier de rassemblements et ses nouvelles manières de militer reposaient sur un principe distinct à la fois des affrontements idéologiques post-soixante-huitards et des indignations morales façon Restos du cœur : la contre-expertise, appuyée sur des analyses savantes bien faites pour convaincre des sympathisants plus familiers des amphithéâtres que des chaînes de montage. Avec ses économistes et ses sociologues, son sigle en pourcentage et ses déchiffrages, ses antimanuels et ses universités d’été, Attac se donnait pour mission de populariser une critique experte de l’ordre économique. A chaque décision gouvernementale affaiblissant les services publics, à tout accord de libre-échange concocté en douce par les institutions financières internationales répondaient d’impeccables argumentaires, des dizaines d’ouvrages, des centaines d’articles.

Qu’il s’agisse d’inégalités, de politique internationale, de racisme, de domination masculine, d’écologie, chaque secteur protestataire exhibe depuis cette époque ses penseurs, ses universitaires, ses chercheurs, dans l’espoir de crédibiliser ses choix politiques par l’onction de la légitimation savante. Cette critique, conjuguée à la dégradation des conditions de vie, a permis de mobiliser des populations politiquement inorganisées, mais qui se découvraient vulnérables à une mondialisation dont la violence se concentrait jusque-là sur le monde ouvrier.

Le mouvement, auquel Le Monde diplomatique fut étroitement associé, aura convaincu de son sérieux, remporté des victoires dans le monde intellectuel, dans les livres, dans la presse, et même percé l’écran des journaux télévisés. Il aura passé un temps infini à répéter des évidences tandis que ses adversaires, sans scrupules et sans relâche, mettaient en œuvre leurs « réformes ». Comme l’avait suggéré la vague contre-culturelle des années 1970, un ordre politique de droite s’accommode fort bien de best-sellers de gauche. Opposer sa bonne volonté savante à la mauvaise foi politique de l’adversaire aura sans doute rendu la critique plus audible. Mais pas plus efficace, comme en fera l’amère expérience, en 2015, le ministre des finances grec Yanis Varoufakis, dont les raisonnements académiquement homologués ne pesèrent pas bien lourd face à l’acharnement conservateur de l’Eurogroupe (2).

Sur la fresque idéologique qui couvre la période 1995-2015 coexistent deux éléments contradictoires. D’un côté, une repolitisation frémissante, puis bouillonnante, qui se traduit par une succession de luttes et de mouvements sociaux massifs : 1995 (Sécurité sociale), 1996 (sans-papiers), 1997-1998 (chômeurs), 2000-2003 (sommet de la vague altermondialiste), 2003 (retraites), 2005 (banlieues), 2006 (étudiants précaires), 2010 (retraites à nouveau), 2016 (droit du travail), rejet des grands projets inutiles (en particulier depuis 2012). De l’autre, des institutions contestataires fragilisées : forces syndicales dos au mur, mouvement social tourné — ou détourné — vers l’expertise, partis de la gauche radicale enlisés dans les sables d’un jeu institutionnel discrédité. Le souffle, les espoirs, l’imagination et la colère des uns ne résonnent pas dans les slogans, les livres et les programmes des autres.

Tout se passe comme si trente années de batailles défensives avaient privé les structures politiques de leur capacité à proposer, fût-ce dans l’adversité, une visée de long terme désirable et enthousiasmante — ces « jours heureux » qu’avaient imaginés les résistants français au début de l’année 1943. Dans un contexte infiniment moins sombre, nombre d’organisations et de militants se sont résignés à ne plus convoiter l’impossible, mais à solliciter l’acceptable ; à ne plus aller de l’avant, mais à souhaiter l’arrêt des reculs. A mesure que la gauche érigeait sa modestie en stratégie, le plafond de ses espoirs s’abaissait jusqu’au seuil de la déprime. Ralentir le rythme des régressions : tâche nécessaire, mais perspective d’autant moins encourageante qu’elle fait ressembler l’« autre monde possible » au premier, en un peu moins dégradé. Symbole d’une époque, la précarité a déteint sur le combat idéologique — « précaire », du latin precarius : « obtenu par la prière »…

Assiste-t-on à l’achèvement de ce cycle ? La germination de mouvements observée sur plusieurs continents depuis le début des années 2010 a fait émerger un courant, minoritaire mais influent, las de ne demander que des miettes et de ne récolter que du vent. A la différence des étudiants d’origine bourgeoise de Mai 68, ces contestataires ont connu ou connaissent la précarité dès leurs études. Et, contrairement aux processionnaires des années 1980, ils ne redoutent guère l’assimilation du radicalisme aux régimes du bloc de l’Est ou au « goulag » : tous ceux qui, parmi eux, ont moins de 27 ans sont nés après la chute du mur de Berlin. Cette histoire n’est pas la leur. Souvent issus des franges déclassées des couches moyennes produites en masse par la crise, ils et elles font retentir au cœur des assemblées générales, des sites Internet dissidents, des « zones à défendre », des mouvements d’occupation de places, et jusqu’aux marges des organisations politiques et syndicales, une musique longtemps mise en sourdine.

Ils disent : « Le monde ou rien » ; « Nous ne voulons pas les pauvres soulagés, nous voulons la misère abolie », comme l’écrivit Victor Hugo ; pas seulement des emplois et des salaires, mais contrôler l’économie, décider collectivement ce que l’on produit, comment on le produit, ce qu’on entend par « richesse ». Non pas la parité femmes-hommes, mais l’égalité absolue. Non plus le respect des minorités et des différences, mais la fraternité qui élève au rang d’égal quiconque adhère au projet politique commun. Point d’« écoresponsabilité », mais des rapports de coopération avec la nature. Pas un néocolonialisme économique habillé en aide humanitaire, mais l’émancipation des peuples. En somme : « Nous voulons tout », ambition qui déborde si largement le champ de vision politique habituel que beaucoup l’interprètent comme l’absence de toute revendication.

Si placer la barre au ciel plutôt qu’au sol n’accroît pas d’un pouce les chances de réussite, ce déplacement présente un double intérêt. Confinée pour le moment sur les bas-côtés de la contestation et hostile par principe à l’organisation politique, la résurgence radicale influence les partis par capillarité, à l’instar du fil qui relie le mouvement Occupy Oakland — le plus ouvrier du genre aux Etats-Unis — aux militants qui soutiennent le candidat démocrate Bernie Sanders dans le cadre très institutionnel de la campagne présidentielle. Mais surtout, ce regain renforce les batailles défensives quand ceux qui les mènent dans des conditions difficiles peuvent à nouveau s’appuyer sur une visée de longue portée et, à défaut de projet tout ficelé, sur des principes de transformation qui illuminent l’avenir. Car vouloir tout, quand bien même on n’obtiendrait rien dans l’immédiat, c’est s’obliger à définir ce que l’on désire vraiment plutôt que ressasser ce que l’on ne supporte plus.

On aurait tort de voir dans cette bascule un glissement de l’action revendicative vers un idéalisme incantatoire : elle rétablit en réalité la lutte sur ses bases classiques. Que la gauche n’évolue plus qu’en formation défensive fait figure d’exception historique. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les partis politiques, puis les syndicats, ont toujours tâché d’articuler objectifs stratégiques de long terme et batailles tactiques immédiates. En Russie, les bolcheviks assignent le premier rôle au parti et confinent les organisations de travailleurs au second. En France, les anarcho-syndicalistes intègrent « cette double besogne, quotidienne et d’avenir ». D’un côté, explique en 1906 la charte d’Amiens de la CGT, le syndicalisme poursuit « l’œuvre revendicatrice quotidienne (…) par la réalisation d’améliorations immédiates ». De l’autre, « il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ».

Comme l’observait l’historien Georges Duby, « la trace d’un rêve n’est pas moins réelle que celle d’un pas ». En politique, le rêve sans le pas se dissipe dans le ciel brumeux des idées, mais le pas sans le rêve piétine. Le pas et le rêve dessinent un chemin : un projet politique.

A cet égard, les idées mises au clou par la gauche et réactivées par les mouvements de ces dernières années prolongent une tradition universelle de révoltes égalitaristes. En avril, un panneau destiné à collecter les propositions des participants à la Nuit debout, place de la République à Paris, proclamait : « Changement de Constitution », « Système socialisé de crédit », « Révocabilité des élus », « Salaire à vie ». Mais aussi : « Cultivons l’impossible », « La nuit debout deviendra la vie debout » et « Qui a du fer a du pain » — aux accents blanquistes.

Espoirs de convergence

Au-delà des socialismes européens, utopique, marxiste ou anarchiste, un pointillé thématique relie les radicaux contemporains à la cohorte des silhouettes insurgées qui hantent l’histoire des luttes de classes, de l’Antiquité grecque aux premiers chrétiens, des qarmates d’Arabie (Xe-XIe siècle) aux confins de l’Orient. Quand le paysan chinois Wang Xiaobo prend en 993 la tête d’une révolte à Qingcheng (Sichuan), il déclare qu’il est « las de l’inégalité qui existe entre les riches et les pauvres » et qu’il veut « la niveler au profit du peuple ». Les rebelles appliqueront sur-le-champ ces principes. Presque un millénaire plus tard, la révolte des Taiping, entre 1851 et 1864, conduira à la formation temporaire d’un Etat chinois dissident fondé sur des bases analogues (3). Tout comme en Occident, ces insurrections faisaient converger des intellectuels utopistes opposant de nouvelles idées à l’ordre établi et des pauvres révoltés décidés à imposer l’égalité à coups de fourche.

La tâche, de nos jours, s’annonce assurément moins rude. Un siècle et demi de luttes et de critiques sociales a clarifié les enjeux et imposé au cœur des institutions des points d’appui solides. La convergence tant désirée entre classes moyennes cultivées, monde ouvrier établi et précaires des quartiers relégués ne s’opérera pas autour des partis sociaux-démocrates expirants, mais autour de formations qui se doteront d’un projet politique capable de faire briller à nouveau le « soleil de l’avenir ». La modération a perdu ses vertus stratégiques. Etre raisonnable, rationnel, c’est être radical.

Pierre Rimbert

Les Social Impact bonds, innovation financière ou projet de société marchande totale ? (par le CAC)

Journée de travail et de formationcac logo

Lundi 8 juin 2015 – 9h30/17h

 

Les Social Impact bonds, innovation financière ou projet de société marchande totale ?

ICI VERSION PDF pour impression

 Bonjour,

En novembre dernier, nous avons été alertés par l’arrivée en France d’un projet de financement des besoins sociaux par des financeurs privés, sous le nom d’« Investissements à Impact Social » (IIS) avec comme cœur du projet les « Social Impact Bonds » (SIB). Depuis lors, une multitude de messages prépare insensiblement la société toute entière à adopter sans méfiance les « SIB », vantant la nécessité « d’innovations financières », les soi-disant « opportunités de financement que représentent les investissements sociaux », « la nécessité d’améliorer la gouvernance des associations face aux exigences des financeurs », sans expliquer réellement le contenu de ces expressions.

Aussi, le CAC et ATTAC ont décidé d’unir leurs efforts pour montrer que ce projet constitue une solution ruineuse pour les finances publiques (comme l’ont été les partenariats public-privé) et asservissante pour les projets associatifs. Il est en effet nécessaire d’alerter largement les citoyens et les associations sur le contenu des mesures envisagées et de demander au gouvernement d’y renoncer.faujour-0019-0066-m

Afin de préparer une campagne d’action commune, une journée de travail et de formation est organisée :

Lundi 8 juin 2015 de 9h30 à 17h

à l’AGECA, 177 rue de Charonne 75011 Paris (métro Charonne ou Alexandre Dumas)

Vous trouverez ci-dessous le programme de cette journée.

  • Merci de nous confirmer votre participation sur ce lien d’inscription (cliquez), ou d’y signaler votre souhait de participer à la suite de ce travail commun (même sans participer à cette journée).

Si d’autres organisations souhaitent être partenaires de la démarche, elles sont évidemment les bienvenues.

Solidairement,

Jean-Claude Boual pour le CAC                                                               Elen Riot pour ATTAC

 

  1. : à midi, un pique-nique « auberge espagnole » est prévu avec mise en commun de ce que chacun apportera.

 

****************************************************************************************************

 

Programme de la journée de formation et de travail du 8 juin :

Les Social Impact Bonds, innovation financière ou projet de société marchande totale ?

Objectifs

Cette journée, co-organisée par le Collectif des Associations Citoyennes et ATTAC, poursuit quatre objectifs :

– partager beaucoup plus largement l’information relative au projet d’investissement à impact social et aux « Social Impact Bond » (SIB ou obligations à impact social en français) afin que les militants puissent eux-mêmes rediffuser l’information ;

– croiser les analyses du CAC avec celles d’ATTAC et d’autres mouvements ;

– expliciter en quoi ce projet est porteur d’un choix de société au niveau mondial ;

– préparer une campagne d’action commune pour alerter l’opinion et les organisations sur le sens et la portée de ce projet.

Déroulement

09h 30 Conférence gesticulée : extrait de la conférence gesticulée sur l’Economie Sociale et Solitaire d’Iréna Havlicek

10h 00 Introduction globale : historique et évolution du projet par Jean-Claude Boual et Elen Riot

10h 45 Ateliers :

Explication du mécanisme des SIB et réflexion sur les conséquences pour les finances publiques et pour les associations (celles qui seront amenées à souscrire de tels contrats et celles qui ne le feront pas) ;

Partenariats public-privé et stratégie des banques. En quoi les « Social Impact Bond » comme les « développement impact bonds », sont dans la logique des partenariats public-privé et constituent un élément important de la stratégie des banques et des investisseurs au niveau national et international ?

SIB et loi ESS : quels changements apporte la loi ESS ? Comment les SIB prennent place parmi les outils financiers mis en place par la loi ESS. La loi ESS a-t-elle été récupérée ? Quelles propositions alternatives ?

Un choix de société ? Quels choix de société apparaissent à travers l’analyse des textes fondateurs du projet et de la rhétorique développée par ses promoteurs, quelle conception alternative leur opposer à partir des pratiques associatives citoyennes ?

12h 30 Repas (pique-nique auberge espagnole)

13h 45 Compte rendu des ateliers

14h 30 Table ronde d’introduction au débat : comment agir ensemble pour amplifier un mouvement d’opposition à ce projet ? Quels liens à faire avec TAFTA, CETA, etc. ? Quelles propositions alternatives ?

15h 30 Débat général

16h 15 Programme de travail et appel aux volontaires pour élargir le groupe de travail et poursuivre l’analyse, la veille, l’information, répondre aux demandes d’intervention en régions et lancer une campagne médiatique.

16h 30 Conclusions et fin des travaux

 

Collectif des Associations Citoyennes

108, rue Saint-Maur 75011 Paris – contact@associations-citoyennes.net

www.associations-citoyennes.net – Notre page Facebook ICI

Panama : les gouvernements des états américains face aux Etats-Unis et au Canada, rencontre débat le 15 avril 2015

Venezuela 2006

Caracas / De jeunes militants pro-Chavez peignent un mural. Photo Philippe Revelli

Panama : les gouvernements des états américains face aux Etats-Unis et au Canada.

Pendant plusieurs jours , des gouvernements des états du continent américain se sont réunis à Panama. Obama y était présent. Beaucoup de chefs d’Etat du continent avaient fait pression afin que la politique nord- américaine vis à vis de Cuba soit profondément modifiée . Obama a du s’y résoudre … Le temps nous permettra de valider ses promesses! Le gouvernement cubain continue sans en faire un préalable d’exiger que Cuba ne soit plus considéré par les USA comme un état terroriste et que l’embargo soit levé.
Une grande partie de cette conférence , de chaque intervention a été diffusée par les télévisions d’Amérique du Sud et entre autre par celles du Venezuela. L’analyse de ces journées permet de combler les silences de la presse française.
Relevons particulièrement ceci:
. les États-Unis et le Canada ont refusé de signer un texte exigeant la gratuité de l’accès à l’éducation.
. les États-Unis et le Canada ont refusé tout engagement contraignant concernant l’environnement. Cette position est particulièrement grave à quelques mois de la conférence environnementale de Paris.
– Les gouvernements du continent américain sauf ceux des États-Unis et du Canada ont demandé que le Venezuela ne soit plus présenté comme une menace, que Porto Rico accède à l’indépendance et que toute mesure discriminatoire à l’égard de Cuba cesse.
Mercredi 15 avril 2015 à partir de 18h30: débat organisé par la section de l’arrondissement de Roubaix autour de l’Amérique du Sud par le photographe Philippe Revelli.

Pierre OUTTERYCK,

Président de l’Association Paul Eluard