Archives de Catégorie: Education

Nous qui habitons à Roubaix, nous souhaitons donner l’espoir d’une vie meilleure . Par Yves Zoberman

Yves Zoberman, roubaisien et récent co-auteur avec Virginie Martin dans la Revue Parlementaire de : Européennes : bien-pensants progressistes contre ennemis populistes, une dialectique politiquement faible.

auteur d’Une histoire du chômage. De l’Antiquité à nos jours.

Il est membre du Collectif à Gauche pour Roubaix. Il nous a autorisé à publier sa contribution, pour une politique municipale qui redonne espoir d’un vie meilleur à Roubaix ; participant ainsi au véritable débat de fond que méritent les roubaisiens, au delà des guéguerres politiciennes et des ambitions personnelles stériles.

Nous qui habitons à Roubaix, nous souhaitons donner l’espoir d’une vie meilleure et construire avec pragmatisme et bienveillance une communauté politique sociale et conviviale où chacun trouve sa place. Pour cela, nous souhaitons mettre en avant la solidarité indispensable pour agir ensemble, dans une cité où personne ne sera laissé pour compte, par l’intermédiaire d’un revenu minimum d’existence expérimental, avec l’aide des fonds européens. Cette ambition qui privilégie la qualité de vie comprenant une mobilité douce privilégiant les piétons, les vélos ; une animation commerciale dynamique s’appuyant sur l’éco-citoyenneté ; une végétalisation de notre cité où les espaces verts et les jardins ouvriers et citoyens constitueront le fondement de son développement. La ville sera urbaine et aimable afin d’être respectée et aimée. Vous en serez les bâtisseurs.

Reconstruire la ville

« Une ville où l’on se rencontre et on se sent bien »

Nous qui militons pour une ville qui exerce avec détermination ses responsabilité de ville attractive mais qui pense d’abord à ses habitants, notre projet entend d’abord repenser les équilibres des mobilités en favorisant tous les déplacements non polluants et l’implantation massive des espaces verts. Le développement de véhicules électriques, le renforcement du nombre de parkings relais, constitueront une priorité.

Le « Pari vélo de Roubaix », s’appuiera sur la tradition du vélo dans notre ville avec plus d’aménagements pensés pour les cyclistes, des bandes cyclables en sites propre plus nombreuses, des parcs à vélos plus sécurisés. De même il faudra écouter le désir des piétons d’être à l’aise dans leur cheminement avec notamment des trottoirs mieux et plus harmonieusement entretenus, et ce dans tous les quartiers.

Les autoroutes urbaines (notamment l’avenue de Nation Unies) qui existent aujourd’hui seront rapidement remplacées par des voies à vitesse limités à 30 km/h, comprenant des voies en site propres pour les transports en commun, les vélos où les trottoirs seront élargis pour permettre aux piétons de de mouvoir en toute sécurité et les abords végétalisés.

Nous qui voulons des quartier actifs, ouverts, nous entendons retisser, dans un projet partagé avec la MEL, les liens entre quartiers par-delà les autoroutes infranchissables en inventant de nouveaux cheminements (en imaginant de nouveaux moyens de transports collectifs (type tramway) et pourquoi pas des navettes gratuites, et très rapidement l’ensemble des transports gratuits en lien avec la MEL, en assurant une offre de service plus équilibrée notamment dans la couverture de stations VLILLE dans les quartiers, en redessinant un plan de circulation pour les vélos plus cohérent.

Nous qui portons l’exigence d’une ville plus juste et plus solidaire, nous souhaitons que la recherche d’une plus grande solidarité passant par une mixité sociale et générationnelle dans chacun de nos quartiers constitue la pierre angulaire de toute nos actions : en premier lieu, avec l’aide de fonds européens, (Fonds économique de développement régional, fonds social européen…).

La prochaine levée de fonds européens (2021-2027) propose de renforcer encore la dimension sociale de l’Union grâce à un nouveau Fonds social européen, le «Fonds social européen plus» (FSE+) et à un Fonds européen d’ajustement à la mondialisation (FEM) renforcé et plus efficace. La Commission propose également un nouveau Fonds pour la justice, les droits et les valeurs, comprenant les programmes «Droits et valeurs» et «Justice». Roubaix, ville européenne par excellente, doit pouvoir être bénéficiaire de ces fonds et représentera un élément prépondérant de notre lobbying pour faire de Roubaix une ville européenne et moderne.

Le logement et l’aménagement urbain, notamment la modernisation de toutes les friches, constituent la richesse de notre patrimoine : ils constitueront une priorité de notre action pour au moins une mandature. De plus nous multiplierons des initiatives innovantes, par exemple le développement de zones de commerces plus vivants, des centres pour artisans, pour maintenir ou créer de la richesse économique au cœur des quartiers.

Nous voulons une ville plus aérée, nous proposons de réserver de grands espaces à la nature mais aussi prévoir des espaces de proximité en équilibrant leur présence entre les quartiers, de créer de nouveaux jardins et potagers urbains, d’imaginer des cheminements verts, de recourir aux matériaux et techniques innovants pour toutes nouvelles constructions : végétalisations des façades des toitures…

Nous qui voulons vivre dans une ville plus belle et plus agréable à vivre, nous proposons qu’une attention toute particulière soit apportée à tout ce qui dans l’aménagement de l’espace public peut nuire : les nouveaux aménagements qui dans leur conception ne prennent pas assez en compte la dimension sécurité des riverains, les « trous à incivilités » type parking sauvage qui appellent des réponses rapides, l’éclairage public parfois mal adapté…

Agir pour le renouveau humain de Roubaix

Nous qui aimons Roubaix, nous voulons construire une cité où pourra se développer une démocratie de l’altérité, où chacun trouve sa place en profitant des espaces de rencontre publics au travers de lieux intergénérationnels, mais aussi des commerces accessibles, où la convivialité et le développement économique se complètent pour entrer dans une modernité économique et humaine.

Nous qui qui pensons que vivre sa ville en toute quiétude est un droit, la sécurité dans l’espace public une priorité. Pour cela tout multipliant les actions d’éducation et de prévention, nous poserons sans dogmatisme toutes les problématiques liées aux moyens humains et technologiques, par exemple la vidéosurveillance.

Nous qui souhaitons une réelle démocratie participative et une circulation de l’information, nous souhaitons que les Conseils citoyens, le Conseil roubaisien de l’Interculturalité et de la citoyenneté et le conseil consultatif de la jeunesse, qui ont aujourd’hui des pouvoirs et des moyens limités, soient modernisés afin de leur donner des moyens plus importants permettant la mise en place d’une démocratie moderne et participative. Ainsi ces conseils participeront à une instance de contrôle de l’action municipale passant par la transformation de la démocratie locale donnant un rôle renforcé des mairies de quartier.

Nous qui aimons la culture et l’éducation, nous voulons développer le concept « d’éducation zéro échec ». Cela passe par une refonte complète de nos écoles et la création de maisons éducatives dans chaque quartier. Une éducation humaine, insérée dans son siècle et fière de sa tradition passe par une politique de l’enfance fondée sur un niveau académique et culturel de qualité de nos écoles maternelles et primaires.

A l’écoute de sa spécificité, et de nos productions culturelles dans tous les domaines en puisant dans nos richesses créatives d’abord au sein de nos quartiers en fédérant l’ensemble des associations, des lieux culturels comme le Musée de la Piscine, Travail et culture et la Condition publique notamment, et des écoles.

Nous souhaitons construire une ville dynamique où le tertiaire se développe, notre ville doit être accueillante aux petites industries, cela implique la nécessaire collaboration entre la Ville, les centres de recherche universitaires et assimilées, les entreprises locales, la population, faisant de Roubaix un pôle recherche appliquée.

Les artisans au sein d’ateliers partagés, services communs, et bénéficiant de formation en alternance auront la possibilité de concevoir leur développement dans des lieux de co-working avec services communs.

Nous qui concevons la vie comme la recherche d’une plus grande diversité, nous souhaitons favoriser le développement de notre cité sur l’apport positif de chacun. Pour cela, accueillant les différences en favorisant les politiques positives, nous mobiliserons les moyens municipaux en termes d’équipements, de présence de services publics, d’éléments employant la « maintenance urbaine » (voirie, propreté). Agissant sur le logement, et sa diversité, nous inciterons à développer la richesse économique en créant une nouvelle forme de « zone franche », tout en promouvant notamment une architecture de qualité.

Nous qui aspirons à une ville plus fraternelle nous proposons de (re)créer dans chaque quartier un véritable centre où chaque habitant pourra trouver les services publics dont il a besoin mais aussi tous ces espaces communs, tous ces lieux de proximités qui favorisent la rencontre, les équipements publics, les commerces, les cafés, mais aussi les bancs publics, les jeux pour enfants. Un centre où s’imaginent de nouveaux leviers de rencontre entre les habitants par la culture, l’éducation populaire, où s’inventent et se mettent de nouveaux services adaptés à l’évolution des usages par exemple au travers du transgénérationnel.

Publicités

Face aux inégalités, offrir le maximum de chance aux enfants et à la jeunesse de Roubaix.

Paru le 18 juin, un rapport indique qu’aujourd’hui, les inégalités se sont fortement aggravées dans notre pays ; les enfants des milieux populaires, des quartiers de nos villes et aussi de zones rurales délaissées ont beaucoup moins de chance que naguère de pouvoir bénéficier de « l’ascenseur social », de pouvoir accéder à des formations après le baccalauréat, de pouvoir aussi trouver des emplois pérennes et rémunérés correctement.

Considérée comme une des villes les plus pauvres de France, Roubaix  souffre de cette situation. Combien l’intelligence, les potentialités de nos enfants et de nos jeunes sont laissés ainsi en friche et en déshérence. Cette situation est aggravée par la stigmatisation persistante que vivent nos familles et nos jeunes aux noms à consonance étrangère, ce qui rappelle le ver d’Aragon « Nul ne semblait vous voir français de préférence » (Strophes pour se souvenir, dit l’Affiche rouge).

Nous pensons nécessaire de combattre ce double fléau en refusant toute victimisation de nos quartiers populaires et des populations qui y résident et aussi en combattant la gentrification (politique visant à rejeter les pauvres hors de notre ville) qui se développe depuis près d’une vingtaine d’année quelles que soient les équipes municipales, et qui s’accélère aujourd’hui, en utilisant la rénovation urbaine.

Chantier n°1 : Faire de nos écoles maternelles et primaires des lieux de performance

20577753_largeLes écoles maternelles et primaires sont les fruits des combats menés dès le XIX ème siècle par la République. Elle a instauré, par les lois de 1882-1883, l’école gratuite, laïque et obligatoire. Ces valeurs ont été altérées dans le temps ; elles sont pourtant les fondements du « Pacte Républicain » ; la municipalité nouvellement élue devra mettre tout en œuvre pour faire respecter et valoriser en ces valeurs républicaines qui sont la condition du vivre ensemble, du développement des capacités et des potentialités de nos enfants.

Le rayonnement de notre ville dépend grandement de l’effort que nous feront à ce sujet.

Les municipalités ont en charge les écoles primaires et maternelles, une partie de leur personnel, l’accueil des enfants et les bâtiments. Nous proposons dès les premiers mois d’un conseil municipal acquis à la transformation sociale, la réalisation d’une audit sur les écoles avec un cahier de charges précis et défini par la nouvelle majorité. Cette audit devrait s’intéresser :

  • A la qualité des bâtiments existants, aux travaux prioritaires à réaliser, aux travaux à faire à plus long terme afin de prendre en compte les problématiques relatives aux dépenses d’énergie, à l’augmentation des températures liée aux transformations climatiques. Une large végétalisation de nos écoles devra être explorée.

  • Il devra se faire en partenariat avec les directrices-directeurs de nos écoles, le personnel enseignant, celui s’occupant des activités périscolaires et plus largement de tous les personnels.

  • Il devra obligatoirement être réalisé avec les parents d’élèves groupés en association ou pas, et les élèves dans le cadre d’ateliers qui pourraient être conduits au sein de projets pédagogiques.

Un compte rendu de ces audits menées dans chacune des écoles sera présenté par l’équipe municipale en scéance plénière du Conseil, et auparavant lors de réunions publiques décentralisées.

L’objectif serait de faire de ce travail la base d’une réflexion de l’ensemble des populations, des acteurs économiques et sociaux de notre ville afin que dès le mois d’octobre 2020, des propositions concrètes soient programmées dans les budgets du mandat.

Nous proposons aussi, afin d’améliorer la vie de nos enfants : 

  • Que les cantines scolaires de notre ville soient développées et restructurées dans le cadre dune régie municipale, qui développera lachat de produits locaux, soit directement commercialisés par des producteurs, soit cultivés à Roubaix en appuyant la création d’une filière agricole urbaine et biologique.37578-week-end-quinze-villes-participeront-48-heures-agriculture-urbaine

  • Qu’une attention particulière soit apportée aux associations locales de parents d’élèves, afin que leur soient donnés les moyens à partir de projets concrets, de favoriser l’amélioration de la vie des écoles et de pouvoir soutenir des projets pédagogiques favorisant la vie et le devenir de nos enfants.

  • D’aider les associations extra-scolaires à développer l’accompagnement scolaire dans un cadre précis et clairement identifiable, pour éviter entre autres les communautarismes, embrigadements ou amateurismes néfastes.

  • Favoriser les projets des équipes pédagogiques d’une école ou plusieurs d’entre elles qui s’inscrivent dans la volonté de permettre aux enfants, et en particulier ceux qui éprouvent de grandes difficultés, à se confronter à des expériences inconnues dans leurs vies quotidiennes.

  • Faire en sorte que nos écoles accueillent, sans discrimination, tous les enfants en âge scolarisable, ceux des familles exilées, ceux qui sont victimes de handicap. Une attention particulière sera apportée à ces enfants qui multiplient les fragilités.

  • Favoriser les combats afin que l’encadrement par des enseignant.e.s qualifié.e.s soit amélioré, ceci en liaison avec l’inspection académique et le rectorat et les inspecteurs qui travaillent au sein de notre ville.

Tout doit être mis en place afin que nos écoles, les maternelles et primaires, deviennent des lieux de performance et d’excellence, soient des références qui fassent de Roubaix un pôle d’attraction brisant les images négatives colportées dans notre ville.

La stratégie du choc pour casser les lycées, museler la jeunesse et baisser les salaires

Par Philippe Boursier, le 1er février 2018,    Article diffusé par la Fondation Copernic.


Le démantèlement du bac et la disparition des filières au lycée visent à réduire encore les dépenses publiques consacrées à l’Education et à créer de nouveaux marchés tournés vers les familles solvables, du marché du coaching en orientation à celui des formations payantes de l’enseignement supérieur, en passant par celui du prêt étudiant. La cause est entendue : depuis une trentaine d’années les gouvernements libéraux s’attachent avec constance à défaire l’Etat social et à frayer une voie à l’expansion du capital. Mais la vague des contre-réformes qui frappe l’enseignement secondaire et supérieur – largement inspirées par le Medef et par les cercles de réflexion libéraux qui sont à sa main – procède d’une
stratégie du choc qui a une visée plus large et moins immédiatement visible : baisser les salaires dans les entreprises comme dans les administrations et assujettir plus encore la force de travail à la volonté de ceux et celles qui en extraient du profit.

Il s’agit d’abord de baisser les salaires concédés aux enseignant.e.s des lycées. La semestrialisation de l’emploi du temps des élèves et l’annualisation des services programmés par le rapport Mathiot, allongent le temps de travail effectif des professeur.e.s sur l’année – tout en réduisant le nombre d’heures supplémentaires comptabilisées – entraînant ainsi une baisse des salaires horaires réellement perçus. Dans le même temps, la contraction des horaires des disciplines enseignées, a pour effet d’augmenter le nombre de groupes, et donc d’élèves, suivis par chaque enseignant.e et d’alourdir les tâches qui doivent être accomplies et la charge mentale qu’elles génèrent. lyceéns

La baisse des salaires des enseignant.e.s est également induite par l’effondrement des postes aux concours – la baisse est de 35 % pour les postes aux concours externes 2018 du second degré ! – et par le recours aux salarié.e.s précaires qui s’ensuivra. Pour tenir son engagement de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires sur le quinquennat « l’exécutif souhaite étendre «largement» dans la fonction publique le recours aux contractuels ne bénéficiant pas de l’emploi à vie, et développer davantage la rémunération au «mérite». »   Réduire le nombre de titulaires dans l’éducation participe donc bien d’une vaste offensive contre l’emploi stable – et le plus souvent l’emploi stable des femmes –  visant à défaire le statut de fonctionnaire et à détériorer le rapport de forces entre les salarié.e.s stables et le patronat.

Dans le même temps, la fermeture de l’accès à l’université déstabilise aussi les étudiant.e.s  d’origine populaire qui occupent des emplois précaires pour financer leurs études. En les privant des protections que procure le statut d’étudiant, on réduit leurs marges de jeu dans la négociation pour mieux les contraindre à accepter des conditions d’embauche et de rémunération toujours plus dégradées.  Les projets de réforme qui se dessinent du côté des lycées professionnels procèdent d’ailleurs également d’une même volonté de domestiquer la jeunesse des classes populaires puisque le gouvernement prévoit simultanément d’étendre la précarité en encourageant l’apprentissage et d’assujettir les filières au bassin d’emploi, c’est-à-dire aux intérêts immédiats du patronat.

Mais la casse du lycée, le démantèlement du bac et la sélection à l’entrée de l’université auraient aussi des effets de pression à la baisse sur l’ensemble des salaires des travailleurs et des travailleuses pour d’autres raisons.  Le niveau des salaires dans le secteur privé comme dans le secteur public, est en partie lié aux qualifications reconnues qui, jusqu’à présent, sont elles-mêmes adossées aux diplômes. S’attaquer au bac c’est remettre en question le principe des diplômes nationaux construits comme des points d’appui collectifs dans la définition des grilles des salaires et faire glisser la négociation salariale à un niveau de plus en plus local et individuel et donc de plus en plus défavorable aux salarié.e.s. Il y a bien longtemps que le patronat rêve de faire éclater la grille des salaires codifiée par les conventions collectives en remplaçant les diplômes certifiés par l’institution scolaire par des compétences validées – à la baisse – par le monde de l’entreprise.

Enfin, l’éviction d’une partie de la jeunesse – et en particulier de ses bachelier.e.s d’origine populaire – de l’université a aussi un arrière-plan politique et stratégique. Les années d’université participent à la construction critique des personnes et sont fréquemment des moments de socialisation à l’action collective. Le monde étudiant, notamment celui qui a des origines sociales dominées, a eu souvent un rôle décisif dans les grandes batailles engagées par les salarié.e.s et leurs organisations syndicales : contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006, contre la casse du système des retraites en 2003 et en 2010, et plus récemment contre la déréglementation du droit du travail. La sélection à l’entrée de l’université poursuit aussi l’objectif inavoué de défaire les pôles de résistance du monde étudiant qui, dans un contexte de massification scolaire et de déclassement d’une partie des diplômé.e.s, sont toujours susceptibles de catalyser les puissantes mobilisations de la jeunesse scolarisée.

Les attaques contre les lycées et l’accès au supérieur font système et participent très clairement des mesures libérales-autoritaires qui frappent les salarié.e.s, de la facilitation des licenciements aux projets punitifs contre les chômeur.euse.s.  À cette stratégie du choc qui espère créer un état de sidération et neutraliser les résistances, nous devons opposer la volonté collective d’assumer pleinement l’affrontement qui vient en fédérant autour d’un intérêt commun salarié.e.s de l’enseignement public secondaire et supérieur, lycéen.ne.s, étudiant.e.s et parents d’élèves. Et puisque l’offensive est conduite conjointement contre le service public d’éducation et contre les salarié.e.s, ce vaste mouvement unitaire doit sceller une alliance durable entre les mobilisations du monde de l’école et celles du monde du travail.

C’est toujours la faute à l’école par Gilles Balbastre (le Diplo juin 2015)

C’est toujours la faute à l’école…

Chômage, pauvreté, laïcité « en danger » : à chaque difficulté, les dirigeants politiques se tournent volontiers vers l’école, dont ils affectent de croire qu’elle détient toutes les solutions. Ce fut à nouveau le cas à la suite des attentats contre « Charlie Hebdo » et le supermarché Hyper Cacher, en janvier dernier. Mais peut-on sauver le monde depuis la salle de classe ?

par Gilles Balbastre, Le Monde Diplomatique, juin 2015 .

« Face aux risques de division, de déchirement de notre société, plus que jamais, l’école [sera] au coeur de l’action de mon gouvernement. » Nous sommes le 29 mars 2015, au soir de la déroute électorale du Parti socialiste aux élections départementales, trois mois après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Le premier ministre Manuel Valls garde une conviction chevillée au corps. Contre le désordre, l’insécurité, la barbarie, un seul rempart : l’école.

Depuis janvier, le président de la République, le premier ministre et la ministre de l’éducation nationale ont tour à tour entonné cette petite ritournelle : au nombre des causes majeures des attentats, la faillite de l’école, qui ne défendrait plus les valeurs de la laïcité, de la République, du respect de l’autorité. La preuve ? Des enfants auraient refusé d’observer la minute de silence décrétée au lendemain du drame de Charlie Hebdo.

« On a laissé passer trop de choses dans l’école », en déduit M. Valls le 13 janvier. « Oui, l’école est en première ligne. Elle sera ferme pour sanctionner », renchérit la ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, qui annonce une semaine plus tard la création d’une brigade de mille formateurs aguerris et un « nouveau parcours citoyen » dans une école qui doit réhabiliter « ses rites » et « ses symboles » (hymne national, drapeau, devise, etc.). « Tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l’autorité des enseignants fera désormais l’objet d’un signalement au chef d’établissement, avertit à son tour M. François Hollande le 21 janvier. Aucun incident ne sera laissé sans suite. »

Les médias reprennent fidèlement le refrain gouvernemental, qu’ils contribuent d’abord à légitimer, puis à relancer.

L'école moderne selon Valls, Belkacem, Estrosi, LePen ??

L’école moderne selon Valls et Belkacem (et Estrosi et LePen) ??

Journaux télévisés, émissions spéciales, éditoriaux : le ch?ur des experts est mobilisé. « L’école est-elle en train de devenir le maillon faible de la République ?, interroge Thomas Sotto sur Europe 1. C’est la question qui fâche » (13 janvier). « Huit jours après le début des attaques terroristes, l’école est en première ligne contre l’intégrisme », promet Adrienne de Malleray sur D8 le 15 janvier, reprenant presque mot pour mot les propos de la ministre de l’éducation. « L’école est-elle responsable de tous les maux de la République ?, se demande Marc Voinchet le 19 janvier sur France Culture. C’est probablement un des plus grands défis à venir. » L’heure est à la nostalgie, comme en atteste l’éditorial de Christophe Barbier dans L’Express du 14 janvier 2015 : « La France d’après est lucide sur l’état de son école, où l’autorité des professeurs est bafouée, où l’enseignement des vérités historiques n’est pas toujours possible parce que la propagande religieuse ou politique a pris le pouvoir dans la tête des élèves, où la laïcité et le civisme reculent. Un grand plan de reconquête de l’école doit être lancé : si les valeurs républicaines n’y sont pas semées, la haine y incruste son chiendent. »

D’un tel unisson se dégage une mélodie entêtante : l’école de la République s’étant montrée incapable de transmettre les valeurs de la laïcité, elle aurait favorisé un « choc des civilisations », caractérisé par un « repli communautaire ». Un couplet qui s’adapte aisément à l’actualité. Qu’il s’agisse des attentats à Paris ou de la longueur des jupes portées par certaines collégiennes musulmanes, le diagnostic ne varie pas. Mais d’autres problèmes, moins culturels, plus structurels, demeurent largement occultés ; à force de se préoccuper de ce qui se passe « entre les murs », les médias en oublient ce qui se déroule en dehors…

Une institution censée répondre aux ordres gouvernementaux

Pour les journalistes, la minute de silence « bafouée » offre l’occasion d’une chasse à l’incident. Le refus du « Je suis Charlie » fait la « une » pendant plusieurs jours. France Culture ira jusqu’à y consacrer une journée spéciale intitulée « Les enfants perdus de la République ». Avantage secondaire : l’opération permet de braquer les projecteurs sur les quartiers populaires où ont lieu la plupart des « incidents ».

« On a été assaillis par des tas de journalistes dès le matin du jeudi 15 janvier », se souvient M. Dominique Chauvin, responsable académique du Syndicat national des enseignements de second degré (SNES) de Seine-Saint-Denis. Le même jour, le quotidien Le Parisien avait donné le la en publiant un entretien dans lequel un professeur de lycée de Clichy-sous-Bois racontait par le menu les difficultés rencontrées lors de la minute de silence. « L’enseignant en question, on le connaît, poursuit M. Chauvin. Il avait un certain nombre de problèmes et était suivi par les ressources humaines de l’académie. » La presse s’engouffre néanmoins dans la brèche. « Ça n’a pas arrêté, ils sont tous venus. Il leur fallait à tout prix une interview d’un professeur du même lycée. Une journaliste de TF1 qui devait réaliser un sujet pour le journal de 13 heures a même proposé qu’on réalise une interview bidonnée. »

Tombés sur un os à Clichy-sous-Bois, les journalistes du « 13 heures » de TF1 se rabattent sur Roubaix, où des « jeunes » du lycée Jean-Moulin leur offrent ce qu’ils étaient venus chercher : une critique des caricatures du Prophète publiées dans Charlie Hebdo. « Ils abusent. Ils disent des trucs qu’il ne faut pas dire. » Et le journaliste de conclure, visiblement préoccupé : « De nombreux enseignants ont confié qu’ils avaient eu beaucoup de mal à faire respecter ce moment de recueillement. »

Quelques semaines plus tard, les enseignants que nous rencontrons à Roubaix peignent un tableau différent : la minute de silence ne leur aurait pas posé le moindre problème. « J’avais une classe de sixième, nous raconte Mme Juliette Perrot, professeure d’anglais au collège Albert-Samain, classé REP + (réseau d’éducation prioritaire), comme la quasi-totalité des collèges de la ville. Je leur ai expliqué les raisons de la cérémonie et ça s’est très bien passé. Il n’y a qu’un collègue qui a eu quelques problèmes avec sa classe. Mais elle est difficile depuis la dernière rentrée. C’est la politique de l’établissement que de créer une quatrième et une troisième où ils mettent tous les gamins en grande difficulté. Ce sont des jeunes qui se sentent rejetés par l’institution scolaire, parce qu’au bout de huit jours ils ont compris qu’ils sont dans une “classe poubelle”. Après, il ne faut pas s’étonner que des incidents surviennent, mais c’est le cas toute l’année. »

Les facéties d’élèves turbulents ne révéleraient donc pas systématiquement une rupture avec les valeurs de la République ? La question fait sourire Mme Juliette Dooghe, professeure d’histoire-géographie au collège Maxence-Van-der-Meersch, à quelques kilomètres de là. « Le jour de la minute de silence, j’ai interrompu la classe un quart d’heure avant pour demander aux élèves ce qu’ils avaient compris de ce qui s’était passé. Je n’ai eu aucune remarque négative, alors que presque tous les élèves sont issus de l’immigration maghrébine. Je n’ai pas connaissance de classes où les choses se seraient mal passées. » Quelques minutes plus tard, toutefois, le principal adjoint du lycée a décidé de bloquer tous les élèves pour une seconde minute de silence… à l’heure du déjeuner. « Le temps de rassembler les collégiens, il était 12 h 20. Et là, effectivement, il y a eu un gros brouhaha », poursuit Mme Dooghe, qui invite, elle aussi, à une certaine prudence : avoir faim n’équivaudrait pas nécessairement à faire l’apologie du terrorisme…

Au total, le rectorat de l’académie de Lille a répertorié moins d’une dizaine d’incidents lors de la minute de silence. Un chiffre qui suffit à émouvoir l’équipe du journal Nord Eclair. Le 13 janvier, sa « une » met en garde : « Roubaix : climat tendu et incidents à répétition depuis les attentats. »

La situation ne diffère guère à Marseille, où nous rencontrons M. Stéphane Rio, professeur d’histoire-géographie au lycée Saint-Exupéry, qui accueille mille six cents élèves, dont plus de 80 % de boursiers. Là encore, le témoignage des enseignants diffère des scènes dépeintes par la presse. « La cérémonie a été décrétée sous le coup de l’émotion. Or la pédagogie repose sur la raison, pas sur l’émotion, analyse M. Rio. Les élèves avaient besoin de savoir ce qui s’était réellement passé et à qui on s’était attaqué. Il fallait les aider à réfléchir à l’humour, au second degré. Parce que tout le monde n’a pas forcément les codes de la “radicalité libertaire” à la sauce Charlie Hebdo. » La mission de l’enseignement dans un tel contexte ? « En tant que prof d’histoire-géographie, nous répond M. Rio, faire un cours sur l’histoire de la caricature, l’histoire de la laïcité, l’histoire de la presse depuis le XVIIIe siècle, par exemple. Et puis, dans les classes, réserver un moment à la discussion, au débat. » Réduire l’école de la République à une institution censée répondre, dans le plus impeccable silence, aux injonctions gouvernementales constituerait donc un raccourci problématique…

« Quand je fais un cours, je le prépare avant, ajoute Mme Hélène Dooghe, professeure de lettres modernes au collège Voltaire de Wattignies, dans la banlieue lilloise. La minute de silence a été décidée un mercredi soir pour le lendemain. Comment imaginer que nous allions pouvoir nous présenter devant les élèves le jeudi matin en ayant eu le temps de travailler les questions de la caricature et de la liberté d’expression ? Que nous allions pouvoir dire autre chose que des banalités, voire des inepties ? » « Si les journalistes ont l’habitude de foncer sans rien préparer, ce n’est pas le cas d’une majorité d’enseignants », conclut-elle, suggérant que la minute de silence répondait davantage à des exigences externes qu’aux besoins des élèves.

Il y a donc l’image que les médias proposent de l’école. Et il y a tout de ce dont ils ne parlent pas. Le lycée Saint-Exupéry de Marseille, surnommé « lycée Nord » ou « lycée ghetto » par une partie de la presse (1), fait régulièrement les gros titres. « Chaque fois qu’un journaliste me contacte, il me demande le nombre de musulmans ou de gens noirs ou d’origine maghrébine, rapporte M. Rio. Je réponds que mes élèves sont très majoritairement dans une situation sociale, économique et géographique de relégation. Ils agitent leur grelot “religion, communautarisme” ; je réponds réalité sociale, absence de perspectives économiques. »

Pour chaque journée spéciale consacrée aux « enfants perdus de la République », combien de reportages sur ceux qui ne mangent pas à leur faim, qui sont mal logés, qui ne disposent pas d’un lieu où faire leurs devoirs ? C’est pourtant la réalité à laquelle Mme Perrot est confrontée quotidiennement. « Les médias nous interrogent sur le “vivre ensemble”. Quelle rigolade ! Pour beaucoup de jeunes, ici, l’urgence, c’est d’abord de vivre. On leur demande de respecter les directives de l’Etat, mais lui déserte les quartiers. » Dans le collège où elle exerce, des panneaux de bois remplacent certaines vitres. Les dalles du sol sont descellées. Les toilettes ne se souviennent pas de leur dernière toilette… « Et le tout, au milieu de dizaines d’hectares de friches industrielles », conclut la jeune enseignante.

Régulièrement invoquée lorsqu’il s’agit d’identifier les solutions à apporter aux problèmes réels ou supposés de la France — « obscurantisme religieux », « repli communautaire », djihadisme, mais également chômage, pauvreté, inégalités —, l’école constitue au contraire le déversoir ultime des dysfonctionnements du modèle social hexagonal. Elle n’offre pas les fondations pour l’édification de cette République que prétendent défendre les dirigeants politiques ; elle en constitue l’aboutissement. Un point d’arrivée, pas de départ… Bombarder l’école d’injonctions à sauver la société revient donc à marcher sur la tête. Un paradoxe auquel les enseignants se sont peu à peu habitués, sans pour autant l’accepter.

A Roubaix, les délocalisations massives de l’industrie textile vers les pays « à bas coûts » ont transformé la capitale mondiale de la laine des années 1930 en ville la plus pauvre de France, avec 45 % des familles en dessous du seuil de pauvreté, selon une étude du cabinet Compas réalisée en 2014 (2). Sur le bassin Roubaix-Tourcoing, le textile représentait 35 % de l’emploi en 1974, 21 % en 1985, 11,3 % en 1990 ; il en représente moins de 4 % aujourd’hui. Le salariat industriel a été largement remplacé par les emplois de services, qui ne bénéficient pas, eux, de cadres protecteurs arrachés par des décennies de luttes. Aux contrats à durée indéterminée (CDI) se sont substitués les contrats à durée déterminée (CDD) et l’intérim, qui a augmenté de 97 % dans la région Nord-Pas-de-Calais entre 1995 et 2003. Les quarante heures, puis les trente-neuf heures et enfin les trente-cinq heures ont été converties en temps partiels. Les semaines balisées ont volé en éclat. Place, désormais, au temps de travail annualisé et flexibilisé. Des évolutions pensées, choisies, votées, qui ont méthodiquement sapé l’édifice social sur lequel repose l’école.

La famille Belgacem, dont le père est venu travailler dans le textile à Roubaix à la fin des années 1950, incarne le lien entre la salle de classe et cette dégradation économique et sociale. « Je suis sorti du lycée Turgot à 18 ans, au milieu des années 1970, avec un brevet d’études professionnelles (BEP) de technicien régleur, se souvient l’aîné, M. Bouzid Belgacem, aujourd’hui âgé de 59 ans. Pour moi comme pour mes copains, il y avait un avenir au sortir de l’école. J’ai aussitôt trouvé du travail à La Redoute, pour la chaîne d’emballage. Six mois plus tard, je changeais de boîte parce que le boulot ne me plaisait pas, et je passais à la filature Vandenberghe. Six mois plus tard, à nouveau, je me faisais embaucher au peignage de La Tossée pour un poste de plus haute qualification, comme ouvrier professionnel mécanicien. »

Vingt ans plus tard, le contexte économique de Roubaix s’est métamorphosé, et le dernier-né de la fratrie Belgacem, Azedine, connaît un parcours… différent. « Mon petit frère s’est mis à chercher du travail dans les années 1990-1995, nous raconte M. Belgacem. A l’époque, il y avait déjà plus de trois millions de chômeurs. Il a travaillé plusieurs années dans le bâtiment comme intérimaire. A 40 ans, il est en contrat d’accompagnement dans l’emploi (CAE) comme aide-éducateur au collège Albert-Samain. Un contrat précaire : il ne sait pas très bien ce qu’il va devenir. » Et ses enfants ? « Pour eux, l’avenir n’existe tout simplement pas. A 28 ans, mon aîné, Mehdi, n’a pas de situation stable. Après le collège, il a commencé des études pour devenir professeur d’éducation physique. Comme c’est bouché, il s’est orienté vers l’électronique. Aujourd’hui, il est assistant d’éducation dans un collège de Tourcoing et n’a plus qu’un an de contrat. Après, il ne sait pas. Le second, Samir, a ouvert un bar à chicha, mais il ne va pas tarder à le fermer. Aujourd’hui, tu peux aller à l’école, mais quand tu sors, soit tu n’as rien, soit tu as un boulot de m… »

Même l’école a perdu son statut de havre de paix. « Au sein des établissements, les jeunes se retrouvent aujourd’hui confrontés à des salariés de plus en plus flexibles, constate Mme Perrot. Les emplois précaires ont été multipliés : assistant d’éducation, contrat unique d’insertion (CUI), CAE, professeur vacataire… Aucun d’eux ne sait de quoi demain sera fait. Ils doivent survivre, parfois avec des mi-temps à 600 ou 700 euros par mois. L’année dernière, certains jours, il y avait plus d’adultes avec ce genre de statut que de professeurs fonctionnaires. On en arrive à un système qui crée de l’insécurité pour les salariés et qui met face à face les victimes de ce désordre économique. »

« Elle est où, la liberté d’expression, pour moi ? »

A mille kilomètres de Roubaix, M. Frédéric Chaumont, 39 ans, a été embauché en CUI comme assistant d’éducation au lycée Saint-Exupéry. Livreur de pizzas, saisonnier dans des stations de sports d’hiver, agent de sécurité dans des parkings, préparateur de commandes au marché d’intérêt national, manutentionnaire, buraliste, agent d’entretien : depuis l’âge de 16 ans, il est aux avant-postes pour observer la « modernisation » du marché du travail. Le voici donc désormais surveillant, avec un salaire de 675 euros net par mois pour vingt heures hebdomadaires : depuis la suppression du statut sur lequel ils étaient adossés, en 2003, les « pions » ont vu leurs conditions de travail se flexibiliser aussi vite que leurs salaires diminuaient.

Son poste de surveillant représente une bouée de sauvetage indispensable, mais pas suffisante : de temps à autre, M. Chaumont continue d’assurer quelques nuits par mois, de 20 heures à 4 heures du matin, le débarquement, puis le chargement de camions d’approvisionnement de grandes surfaces. Des caisses de poissons, de viande, qui lui brisent le dos.

C’est aussi cela, le « modèle éducatif français » dans les quartiers populaires : des jeunes qui, pour payer leurs études, devront trouver un emploi de serveur dans un fast-food, surveillés au lycée par des adultes en errance professionnelle. Mais des jeunes dont on exige qu’ils conservent la foi dans les valeurs de la République…

Assistante sociale au lycée Saint-Exupéry, Mme Sandra de Marans bénéficie encore d’un poste fixe. Ses élèves proviennent des quartiers nord de Marseille, qui ressemblent comme deux gouttes d’eau au Roubaix d’aujourd’hui. Dans la cité phocéenne, toujours selon le cabinet Compas, le taux de pauvreté atteint 25 %. « Depuis huit ans que je suis dans ce lycée, j’ai constaté une dégradation importante de la situation des jeunes. Quand je suis arrivée, je faisais trois ou quatre signalements par an : des mineurs en situation de danger lourd, se prostituant par exemple, avec des pathologies psy lourdes, en errance, etc. Aujourd’hui, j’en fais douze à quinze. Il m’arrive d’effectuer des visites à domicile et je suis effarée par ce que je vois. Des appartements sans fenêtres, sans meubles, des enfants qui dorment par terre ou sur un vague matelas, des états d’insalubrité avancés, des maladies comme la gale… »

Le chômage dans les quartiers nord dépasse les 50 %, mais nombre d’habitants naviguent entre non-emploi et boulots précaires. A la différence de ce qui s’est passé dans la cité textile du Nord, ici, un Marseille des services et sa kyrielle d’emplois dégradés ont effacé d’un trait le Marseille industriel d’antan. La transformation de la façade portuaire en offre la meilleure illustration. Les industries traditionnelles telles que l’agroalimentaire (huileries, savonneries, etc.), les réparations navales ou la métallurgie ont disparu pour faire place à un immense réaménagement commercial et ludique destiné au million de croisiéristes et aux classes moyennes supérieures (3). Des catégories auxquelles le maire, M. Jean-Claude Gaudin, fait les yeux doux : les centres commerciaux Les Terrasses du port (cent quatre-vingt-dix boutiques et restaurants, confiés à la société britannique Hammerson) et Les Voûtes de la Major (sept mille deux cents mètres carrés de surfaces commerciales) sont ouverts sept jours sur sept, avec des nocturnes régulières. Il suffit de se promener le samedi après-midi pour croiser à chaque détour d’allée les femmes de ménage d’Onet, les gardiens de Securitas, les serveurs des bars et des restaurants, les vendeuses des boutiques, aux horaires plus que flexibles, aux contrats mal définis, parfois à temps partiel. Ce sont les parents des élèves du lycée « Saint-Ex ».

A quelques centaines de mètres des Terrasses du port, Mme de Marans mesure tous les jours les conséquences des transformations du salariat pour les lycéens marseillais : « J’ai vu au fil des années de plus en plus de parents dont le souci principal est de sauver leur peau. Soit ils n’ont pas de travail, soit ils en ont, mais il faut voir dans quelles conditions de salaire et d’emploi du temps. Comment voulez-vous qu’ils s’occupent correctement de leurs enfants ? Ce que montrent les médias, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Nous, on voit la partie immergée, et elle n’est pas drôle pour nos jeunes ! »

M. Bouzid Belgacem, les membres de sa famille à Roubaix ou les élèves du lycée Saint-Exupéry font partie de ceux que bon nombre de journalistes ont rangés dans le camp des « Je ne suis pas Charlie », des « enfants perdus de la République ». La couverture médiatique et politique des attentats de janvier n’a fait que renforcer un peu plus le sentiment de colère et de trahison qu’ils nourrissent depuis des années. « J’ai été sympathisant socialiste, car, pour moi, un ouvrier doit être à gauche, tient à rappeler M. Belgacem. J’ai été à leurs côtés à Tourcoing et à Roubaix, j’ai tracté pour eux, mais aujourd’hui je suis en colère contre ce gouvernement. Je ne me reconnais plus dans les socialistes. Je me suis toujours battu, j’ai été syndiqué à la CFDT, j’ai été secrétaire du comité d’entreprise de ma boîte. Avec mes camarades de l’usine, on a arraché des améliorations et des hausses de salaire. On ne s’est jamais laissé faire, de sorte qu’on était respectés. Après les événements de janvier, on a parlé de la liberté d’expression. Mais elle est où, la liberté d’expression, pour mon petit frère, pour mes garçons, pour moi ? Elle est à sens unique. Pour certains seulement ; pour les autres, c’est “Ferme ta gueule !”. Le gouvernement comme les médias se sont servis de ces événements pour taper un peu plus sur nos enfants et sur nous, ouvriers et maghrébins. La France que j’ai aimée, c’était celle des droits de l’homme associée à celle des droits des ouvriers. Aujourd’hui, elle est de moins en moins l’une, et elle n’est plus du tout l’autre. »

Gilles Balbastre

Journaliste, réalisateur du documentaire Cas d’école (2015).

Les femmes sans voile accusent

>>> Article paru dans Marianne daté du 26 juin

Elles en ont marre. « Marre de l’indifférence, de la connivence, de la condescendance » avec lesquelles, en France, les « néocommunautaristes » traitent le combat des femmes de culture musulmane « qui se sont affranchies du voile au nom de la liberté, de l’égalité et de la dignité ». Près de chez elles, à Aubervilliers, les hommes osaient demander à l’une « de se couvrir pour être une bonne musulmane » : c’était l’été et elle sortait bras nus. Une lycéenne, sous influence salafiste, crachait à l’autre, son enseignante qui lui expliquait que le voile ne figurait nullement dans le Coran : « Je peux vous tuer pour ce que vous dites ! » De la rue au café où elles n’étaient pas les bienvenues, les menaces s’empilaient pour les belles aux yeux noirs. On les sommait à toute vitesse de rejoindre le troupeau massé sous le voile de la servitude volontaire. « Et nous n’étions ni à Alger ni à Kaboul ! Ça se passait à quelques stations de métro du centre de Paris… »

Alors Nadia et les autres ont décidé de fonder le collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers. Elles ont rallié le mouvement mondial des femmes de culture voile tignousmusulmane qui refusent, au péril de leur vie dans le monde islamique, ce voile « qui affirme la domination et le contrôle de la femme par l’homme ». Marianne a publié une de leurs tribunes l’hiver dernier. Elles étaient sur les marchés le 8 mars, distribuant vaillamment leurs tracts. Nous les avons retrouvées préparant la prochaine manifestation : celle de la deuxième journée des femmes sans voile, à laquelle appelle toute une ribambelle d’associations (voir la liste ci-dessous). La première s’était déroulée en 2014, près de la fontaine aux Innocents. Dans Charlie, une BD de Luz avait illustré cette prise de parole, sereine côté manifestantes, houleuse du côté des passants — et passantes — provoile, fermés à tout débat et drapés, au mieux, dans la sempiternelle apostrophe : « Islamophobes ! »

Un linceul

Le 10 juillet est une date choisie par les Canadiennes : la date de naissance à Montréal de Thérèse Forget-Casgrain. Elle consacra sa vie à la cause des femmes. « Et nous aussi, c’est tous les jours, dit tranquillement Nadia Ould-Kaci. Je suis une 100 % Beurette du 93, née à Saint-Denis, grandie à La Courneuve. J’habite Aubervilliers depuis quarante ans. Ma mère est arrivée de Kabylie, analphabète et non voilée. Elle en a 92 aujourd’hui et me demande toujours : « Mais quel avenir elles se préparent, toutes ces filles qui se voilent ? » Mon père, le dimanche, lisait l’Humanité en buvant un verre de rouge. J’ai gardé sa carte de la CGT. J’ai gardé le mot « communisme » aussi. Pour l’idéal, pas pour ce qu’en ont fait les hommes. Depuis trois ans, le voile s’est répandu dans des proportions inquiétantes. Il tend à devenir la norme : dans notre ville, on le met même aux petites filles. Les Maghrébines qui ne le portent pas entendent des insultes du genre : « Tu fais honte à Dieu ! » »

La honte, la vraie, contre laquelle elle se bat avec toutes les femmes du collectif, c’est ce linceul dont on commence à recouvrir les fillettes. Les photos sont éloquentes. « Nous demandons aux députés, aux sénateurs et aux sénatrices l’interdiction du voile pour les mineures. Au moins ça ! » martèle Nadia Benmissi, autre cheville ouvrière du mouvement. Les réponses sont décourageantes. « On est coincées ! » hasarde une élue. Par qui, par quoi ? Les « d’origine », elles, n’ont pas froid aux yeux. « Tant de femmes nous disent qu’on a raison mais qu’elles ont peur… » Dans sa « Convention citoyenne des musulmans pour le vivre-ensemble » de juin 2014, le Conseil français du culte musulman y va fort : il installe carrément la règle du voile pour les Françaises musulmanes alors que la « prescription coranique » ne mentionne nulle part l’obligation de se couvrir les cheveux. « Votre prise de position représente une régression qui banalise les répressions que subissent les femmes non voilées, s’insurge le collectif dans sa lettre au CFCM. Nous nous inquiétons de votre affirmation qui sacralise le port du voile et par là même cautionne l’action des fondamentalistes, source, dans notre pays, de troubles à l’ordre public. Votre crispation est un anachronisme dangereux pour nous tous. » Les pieux rédacteurs de la « convention » n’ont jamais daigné répondre. Leur rappeler que la première action des djihadistes, en Irak, en Syrie, au Mali, au Nigeria, quand ils s’emparent d’une ville, consiste à voiler intégralement les femmes pour leur interdire ensuite la totalité de la vie, fait tellement désordre…

Non au patriarcat

A cette pléiade de brunettes révoltées, Josiane Doan, une blonde ronde à l’accent qui chante, apporte sa solidarité de Provençale. « Parce que dire non au voile, c’est dire non au patriarcat. Et ça, j’ai connu ! » Dans les champs de lavande, entre Ollioules et Toulon, au début des années 60, « en milieu paysan, une femme, c’était comme un meuble. On fermait la porte de la cour pour empêcher la fille de sortir et mon père mesurait les ourlets des jupes. Je me suis battue grâce à l’école et je suis devenue inspectrice des impôts ». Alors quand, en 2012, Josiane croise, dans une rue d’Aubervilliers, une toute jeune fille que son frère tabasse « parce qu’elle avait osé sortir », elle se retrouve un demi-siècle en arrière, au temps de sa séquestration. De colère, elle rejoint le groupe de Place aux femmes qui s’occupe alors d’investir les cafés. Aux camarades « d’origine », elle dit : « Je suis des vôtres », tant l’origine d’une femme se ressemble dans tous les mondes. Très vite, la réaction au voile s’impose comme une urgence. La rue commence à vivre sous cape. Un petit foulard qui devient « l’intégrale ». « Une enfant de 5 ans qui refuse d’entrer chez ses voisins parce qu’ils mangent du porc et boivent de l’alcool, elle les traitait déjà de « mécréants »… » Bref, cette métamorphose qu’on nous dit si tranquille et qui, entre les enfants d’un même pays, les filles d’une même patrie, dessine les contours inquiétants d’un destin divergent.

Pour dire non, c’est place de la République, le 10 juillet. A 18 heures.

>>> Les associations signataires de l’appel du 10 juillet
Association des femmes euro-méditerranéennes contre les intégrismes (Afemci), Africa 93, Amel, Conseil européen des fédérations Wizo (CEFW), Cibel, Conseil national des associations familiales laïques (Cnafal), Du côté des femmes (DCDF), Egale, Encore féministes, Femmes contre les intégristes, Femmes solidaires, Femmes 3000, Coordination française pour le lobby européen des femmes (La Clef), La Ligue du droit international des femmes, Libres MarianneS, Marguerites sans frontières, Ni putes, ni soumises, Regards de femmes, Union des familles laïques (Ufal).
Contact : femmesansvoile@gmail.com