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Pierre Tartakowsky : il y a un projet politique qui vise à substituer le conflit sur la laïcité à d’autres conflits

Prise de position Pierre Tartakowsky dans le journal  L’Humanité

La laïcité, telle qu’on en parle aujourd’hui, n’est pas séparable du contexte social, politique et économique que vit la France.

S’il y a autant de tensions autour de cette notion, qui n’a pas fait débat pendant longtemps, c’est que nous vivons dans une société vieillissante, en souffrance sociale, menacée de fragmentation. Le grand enjeu est de savoir si nous allons vers une société de solidarité ou livrée à des égoïsmes.

Or, la laïcité a à voir avec ces enjeux.

Elle est profondément liée à l’universalisme des droits et à l’égalité. Jean-Paul Scot a expliqué comment la laïcité pose un principe d’égalité entre croyants et non-croyants, et assure la citoyenneté. Elle interpelle aussi l’universalisme des droits, car elle s’inscrit dedans en même temps qu’elle lui pose un problème.

L’universalisme des droits, pour être vraiment universel, ne peut pas être totalement uniforme. C’est même en gagnant en diversité qu’il affirme l’universalité de l’humanité. Or, nous assistons aujourd’hui à un mauvais remake du débat entre Jaurès et Briand.

Briand, en quelque sorte, avec les radicaux, voulait utiliser un idéal laïque comme sujet de substitution aux problèmes économiques et laicité raséesociaux et, pour le dire rapidement, à une vision de classe.

Je crois que, aujourd’hui, il y a un projet politique qui vise à substituer le conflit sur la laïcité à d’autres conflits, pour l’égalité des droits et contre les discriminations.

On assiste, aujourd’hui, à la généralisation d’une dialectique un peu perverse qui vise à faire sortir du droit commun toute une catégorie de la population construite arbitrairement, les musulmans, au prétexte qu’eux-mêmes voudraient s’y soustraire. Trois jeunes filles exclues du lycée parce qu’elles portent un fichu sur la tête, des femmes interdites d’hôpital public car elles préfèrent avoir une gynécologue femme, des mères d’élèves qui ne peuvent accompagner les classes car elle ont un fichu sur la tête…

Il y a une dialectique d’exclusion prétendument laïque est, en fait, une dialectique d’exclusion socio-ethnique et, en général, des plus pauvres.

Cela remet en cause l’universalisme des droits et la notion même de la démocratie.

Autre élément inquiétant, cette offensive se déroule sur la base d’une distinction, elle aussi perverse, entre espace public et privé. On essaie de nous faire croire qu’il y aurait, dans notre société, un espace privé -chez moi- et que tout le reste devrait se définir comme un espace de neutralité : la poste, la rue, l’éducation nationale… Des espaces où nous ne serions plus vraiment syndicalistes, citoyens, croyants ou athées.

Mais l’espace public, parce qu’il est public, ne peut pas être neutre et ne doit pas l’être ! Ce doit être un lieu de contradictions, de débats.

Au nom de la laïcité, on s’en prend à des catégories, et plus particulièrement à l’une d’entre elles, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la philosophie et tout à voir avec des stratégies de division de la population. Il faut être attentif à ces mauvaises nouvelles. Les solutions ne sont pas écrites d’avance. Nous voyons des convergences qui se font au plan social, de la jeunesse, pour affirmer une très forte égalité des droits. Cette revendication est inséparable de la défense de ce qu’a été la laïcité, de ce qu’elle devrait être et de ce nous devons tous faire ensemble pour qu’elle le redevienne.