“Macron est le pur produit du système scolaire élitiste français » par les Inrocks (ou le mépris de classe, ndlr)

Article publié le 19/09/2014 dans les Inrocks.

Dans la foulée du “sans-dents” attribué à François Hollande par Valérie Trierweiler, la sortie d’Emmanuel Macron sur les ouvrières “illettrées” de l’usine Gad a provoqué un tollé. Retour sur cette polémique avec le sociologue Bernard Lahire, spécialiste de l’illettrisme, qui pointe le mépris de classe intériorisé de nos élites.

Le ministre de l’économie Emmanuel Macron a évoqué mercredi 17 septembre sur Europe 1 une prétendue “majorité de femmes pour beaucoup illettrées” de l’abattoir Gad à Lampaul-Guimiliau (Finistère). Ces propos ont provoqué un tel tollé qu’il a dû s’excuser dans l’hémicycle. Vous qui avez travaillé sur la question de l’illettrisme, comment jugez-vous ces propos ? Maladroits ? Surprenants ? Choquants ?

lahire photoBernard Lahire – Déjà, il présuppose. L’illettrisme est une catégorie floue qui tourne très rapidement au stigmate. Il y a une mise à distance d’une catégorie de la population. Alors que le problème de ces ouvrières est d’avoir un emploi et de le garder, Emmanuel Macron rajoute une couche stigmatisante en évoquant leur présupposé illettrisme. La première des choses à dire est qu’il n’y a pas de travail car plus d’emploi. En France, on a un traitement pédagogique du chômage : on met les gens en formation et on se rend compte qu’ils ont des difficultés à écrire et à lire. Puis on finit par dire que c’est le problème. Tout énarque qu’ils sont, ils pensent à l’envers : les gens ne sont pas au chômage parce qu’ils ont des problèmes de lecture ou d’orthographe, mais parce qu’il n’y a pas d’emploi.

 

(Le passage se situe à la 8e minute de la vidéo, ndlr)

Dans votre livre L’Invention de l’illettrisme, vous parlez d’“ethnocentrisme lettré”. Est-ce le cas d’Emmanuel Macron ?

La sortie de Macron fait évidemment écho aux “sans dents” – expression que François Hollande aurait utilisée pour qualifier les pauvres selon Valérie Trierweiler, ce que dément le président de la République. Emmanuel Macron utilise aussi dans l’interview sur Europe 1 l’expression “ces gens-là” -”ces gens-là n’ont pas le permis de conduire”. Il y a une mise à distance, et l’on voit bien qu’Emmanuel Macron est loin de tout ça. C’est un fils de médecin neurologue, sa mère est médecin, il a fait des classes préparatoires à Henri IV, puis l’ENA. Macron est le pur produit du système scolaire élitiste français. Il ne faut donc pas s’étonner que cela puisse sortir de sa bouche. Les hauts niveaux de diplôme ont intériorisé le lien entre diplôme et emploi. Même au sein du monde ouvrier, on fait progresser les salariés par des examens de nature scolaire, alors que ce ne sont pas forcément les meilleurs ouvriers. Tous ces présupposés organisent le monde social aujourd’hui.

En regardant la vidéo de ses excuses à l’Assemblée nationale, on a l’impression qu’Emmanuel Macron ne pensait pas dire quelque chose de potentiellement blessant…

Au moment où il prononce ce mot, Emmanuel Macron est plutôt en train de dire qu’il veut défendre ces femmes. Mais à travers la volonté de sortir les illettrés de leur misère, il y aussi un mépris de classe qui s’entend. Quant à sa sincérité, d’autres ont dit qu’ils n’avaient pas de compte à l’étranger et étaient extrêmement convaincants…

 

Selon le député du Finistère Gwenegan Bui, la proportion de salariés dans cette situation dans l’usine Gad de Lampaul-Guimiliau serait d’environ 20 % (contre 7 % en moyenne en France), rapporte le Monde. Cela crée des problèmes de reclassement. Emmanuel Marcon décrit une réalité qui existe.

Je défie quiconque aujourd’hui de dire précisément ce qu’est un illettré. Un analphabète n’a pas appris à écrire et à lire : là au moins la situation est nette. Certains dits-illettrés savent rédiger des lettres mais font des fautes. C’est ce qui fera qu’on les qualifiera d’illettrés. Cette catégorie n’est pas très sérieusement définie. On présuppose par ailleurs qu’il y a un lien direct, de cause à effet, entre le fait de ne pas avoir les bonnes qualifications et la perte d’emploi ou la difficulté à en trouver. On occupe la jeunesse au chômage depuis très longtemps par la formation, c’est une solution d’attente, qui peut parfois être utile. Quand dans les années 70, le chômage s’est installé de manière structurelle, les pouvoirs publics ont répondu au problème par le retour à la formation. C’est à cette époque qu’a émergé la notion d’illettrisme. On a inversé la causalité. Le moment où l’on a commencé à observer des gens qui avaient des problèmes à l’écrit – une cause d’échec scolaire – correspond au moment d’apparition du chômage. Les mines et les usines sidérurgiques ferment. Les formateurs disent des chômeurs qu’on leur envoie : ‘ils ont du mal à lire et à écrire’. Le chômage a été une condition de mise en évidence de l’illettrisme, mais on a fini par en faire une des causes du chômage. Il y a de nombreux emplois pour lesquels être fort en orthographe n’est pas très important. Les “illettrés” avec un emploi sont des citoyens comme les autres, qui payent leurs impôts. Mais au moment où ils perdent leur emploi, on commence à rendre leur illettrisme responsable de leur situation. Et certains discours ont laissé entendre que les dits “illettrés” ne seraient pas des citoyens comme les autres.

Emmanuel Macron a précisé qu’on ne pouvait par leur demander “d’aller travailler à 50 ou 60 kilomètres” faute de permis de conduire…

C’est bien connu : aucun “illettré” n’a de voiture ! Encore des présupposés. Comme le fait qu’une mère illettrée ne saurait pas lire sur le flacon d’un produit dangereux et qu’elle serait donc potentiellement une mauvaise mère. On a parlé à une époque de la citoyenneté de la même façon : comment voulez-vous qu’ils fassent des choix alors qu’ils ne savent pas lire. C’est bien connu : tous les intellectuels lisent les programmes des partis avant de voter ! Les diplômés eux ne seront jamais emmerdés. On ne fera pas porter sur eux le stigmate du mauvais père, du mauvais citoyen. A une époque, on a même dit que les illettrés pouvaient être dangereux. C’était les thématiques d’un expert en matière d’illettrisme : ils ne maîtrisent pas la langue et par conséquent ils peuvent passer à l’acte.

Dans L’invention de l’illettrisme, vous expliquez qu’avec l’émergence de cette notion apparaît la figure de l’illettré “honteux” désigné comme faible, sensible aux thématiques simplistes, aux manipulations. Cela sous-entend que “ces gens-là” sont plus susceptibles de voter Front national ?

C’était clairement ce que soutenait Alain Bentolila – linguiste qui a été conseiller de Jacques Chirac. Certains de ses papiers parus dans Libé à l’époque disaient que les illettrés sont “moins humains” que les autres, qu’ils sont manipulables. Depuis la fin des années 1990, le début des années 2000, il y a moins de ramdam autour de ces questions. En revanche tout ce qui a été entendu dans les années 80 et 90 est rentré dans les têtes et les gens continuent à avoir une vision portée par ces discours.

Aujourd’hui, il semble que la gauche est coincée entre un discours condescendant, de sauveur, à la Macron et un discours qui dit que les élites ont abandonné le peuple au FN, comme si par nature le peuple allait vers les extrêmes. Etes-vous d’accord ?

Les votes FN ne sont pas que des votes ouvriers. C’est caricatural au possible de dire cela. Oui ils sont aujourd’hui nombreux à voter à l’extrême-droite mais les cadres du FN sont des avocats, des médecins, des juristes, des professions libérales. Les dérapages verbaux au FN sont commis par des gens très cultivés. La culture n’a jamais protégé de la barbarie, de la violence, ce ne sont pas les dits-”incultes” les plus intolérants. On fait peser beaucoup de soupçons sur les dits-illettrés, on les voit comme des objets de manipulations. On peut dire que la gauche a abandonné le monde des ouvriers, des petits employés et des petits paysans, dans le sens où ces catégories ne voient pas leur situation s’améliorer lorsque la gauche arrive au pouvoir.

lahire

L’invention de l’”illettrisme”. Rhétorique publique, éthique et stigmates, de Bernard Lahire, éd. La Découverte.

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